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Jean-Yves Kerbrat : « La moitié des poids lourds en France ont déjà des usages compatibles avec l’électrique »

Entretien avec Jean-Yves Kerbrat, directeur général de MAN Truck & Bus France

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À l’occasion d’une tournée de plusieurs établissements du réseau MAN dans le Grand Ouest, Jean-Yves Kerbrat, directeur général de MAN Truck & Bus France, a accordé un entretien à Truckeditions.


Cette séquence intervient alors que les projets d’électrification poursuivent leur montée en puissance et que les réflexions engagées par les entreprises dépassent désormais largement la seule question du véhicule. Raccordement, énergie, coût d’exploitation, financement ou encore relations avec les chargeurs figurent aujourd’hui parmi les sujets examinés lors de l’étude d’un projet.

MAN Truck & Bus : Jean-Yves Kerbrat décrypte les enjeux de la décarbonation pour les transporteurs - entretien avec Truckeditions.com

Entretien réalisé par Catherine Mahé Godeloup pour Truckeditions

Électromobilité : des perceptions encore très hétérogènes chez les transporteurs

Truckeditions : Vous effectuez actuellement un tour des établissements MAN dans le Grand Ouest. Quel constat dressez-vous sur le terrain concernant l’avancement des transporteurs bretons et ligériens vers l’électromobilité ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Je suis toujours frappé par les différences d’avancement d’un transporteur à l’autre. Certains ont réalisé un travail complet d’évaluation : raccordement électrique, infrastructure de recharge, coût global d’exploitation. Ils concluent que basculer vers l’électromobilité a du sens économiquement. D’autres restent bloqués sur le prix d’acquisition du véhicule sans intégrer l’ensemble des postes du TCO.


Concernant le biocarburant, la situation a évolué plus rapidement parce que l’intégration dans les flottes existantes est plus simple. Mais la vraie mutation des motorisations, celle qui nous attend dans les prochains mois, est perçue très différemment selon la capacité de chaque client à embrasser l’ensemble du sujet.


Tout dépend finalement du temps consacré à l’étude du projet. Plus l’analyse est approfondie, plus les différents paramètres apparaissent clairement. Tant que ce travail n’a pas été mené, il est logique que certaines interrogations subsistent. Nous parlons d’un environnement nouveau qui amène les entreprises à examiner des sujets qu’elles n’avaient pas forcément à traiter auparavant. »

L’écosystème électrique : une rupture qui exige de nouvelles compétences

Truckeditions : Quels sont les principaux points de blocage que vous identifiez chez les transporteurs qui hésitent encore ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Le premier point de passage concerne le raccordement. C’est une étape longue, parfois complexe, mais elle n’empêche pas de démarrer. Dans 99,9 % des cas, un transporteur peut lancer ses premiers véhicules électriques avant même que l’infrastructure définitive soit en place. En revanche, il faut intégrer cette dimension très tôt dans la réflexion, car les délais de raccordement peuvent s’étendre sur plusieurs mois.
Ensuite vient le poste énergie. Plus les transporteurs creusent le sujet, plus ils découvrent des leviers intéressants : coût du kWh, smart charging, demain peut-être le V2G, possibilités de contrats à prix fixes sur cinq ans. Ce poste est déterminant pour rendre le TCO compétitif face au thermique.


Nous avons établi un partenariat avec EDF qui s’inscrit exactement dans cette logique. Notre approche conjointe, que nous appelons “MAN Charging 360”, vise à optimiser simultanément le véhicule, l’infrastructure de charge et le coût de l’énergie. Avec les derniers dispositifs gouvernementaux, un transporteur qui actionne correctement ces différents leviers obtient aujourd’hui un TCO plus compétitif que celui d’un véhicule thermique. »

Objectifs CO₂ : 15 % atteints, cap sur les 30 %

Truckeditions : Où en êtes-vous par rapport aux objectifs réglementaires européens de réduction d’empreinte carbone ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Le règlement VECTO fixait un objectif de réduction de 15 % des émissions en 2025 par rapport à 2019. Nous avons atteint cette cible. C’est encourageant, mais le chemin reste long. Dans cinq ans, l’objectif passe à 30 %. L’électromobilité jouera un rôle majeur pour y parvenir.Les estimations pour 2030 évoquent 35 à 40 % des ventes de camions neufs en électrique, ce qui représenterait environ 6 % du parc roulant français. Cette trajectoire s’aligne avec les orientations du projet de loi Tabarot, qui vise à inciter les chargeurs à recourir au transport décarboné. À horizon 2035-2040, nous parlons d’une réduction de 90 % de l’empreinte carbone. »

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50 % des véhicules électrifiables : identifier les cas d’usage pertinents

Truckeditions : Tous les cas d’usage sont-ils aujourd’hui couverts par l’offre électrique ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Non, et il n’y a aucune honte à le reconnaître. Certaines applications restent difficiles à électrifier : convois exceptionnels, véhicules de pompiers, certains usages construction nécessitant une puissance de traction très élevée. Ce sera peut-être différent dans deux, trois ou cinq ans.


Mais cela ne remet pas en cause le fait que la moitié des véhicules en France roulent moins de 400 kilomètres par jour. La réglementation sur les temps de conduite impose une pause après quatre heures trente. Si l’on cherche la solution, on y arrive. Si l’on cherche les cas qui ne fonctionnent pas, oui, il y en a.


D’ici quelques années, 80 % des cas d’usage seront couverts. Ce matin même, nous avons livré le premier hydrocureur électrique. Des applications que l’on pensait hors de portée s’électrifient progressivement. L’offre des constructeurs est mature et autorise désormais une évaluation sérieuse de chaque schéma de transport. »

Accompagnement client : du diagnostic théorique à l’essai terrain

Truckeditions : Comment accompagnez-vous concrètement les transporteurs dans cette transition ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Nous avons structuré un cycle complet. En amont, tout commence par la formation de nos équipes, qui doivent comprendre les bénéfices réels de la décarbonation pour les transporteurs.

Ensuite, nous analysons le cas d’usage : kilométrage quotidien, itinéraire, dénivelé, conditions de température. Cette évaluation théorique valide ou non l’adéquation entre le véhicule et la mission.

Puis vient l’essai. Et très souvent, les résultats réels sont meilleurs que les projections théoriques. Les consommations relevées se situent généralement entre 0,8 et 1 kWh par kilomètre selon les applications et les tonnages. L’autonomie suit.

Une fois le cas d’usage validé, nous entrons dans le détail du projet avec l’approche 360° : conseil sur le véhicule, optimisation des dispositifs fiscaux, dimensionnement de l’infrastructure de recharge, négociation du contrat énergie. L’objectif est d’aboutir à un TCO compétitif, voire inférieur au thermique. »

Chargeurs et transporteurs : sécuriser les investissements

Truckeditions : Quel rôle jouent les chargeurs dans cette équation ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Les chargeurs ont également un rôle à jouer dans cette évolution. Les CAPEX des véhicules électriques sont plus élevés, même si le TCO global devient compétitif. L’écosystème — constructeurs et transporteurs — doit s’entendre avec les chargeurs sur un principe simple : le coût du transport décarboné n’a pas à être plus cher que le thermique, mais la durée des contrats signés doit être plus longue pour sécuriser l’investissement.

Aujourd’hui, beaucoup de contrats se négocient à l’année. C’est tendu. Avec des CAPEX plus élevés, il faut obtenir des engagements sur trois, quatre ou cinq ans. Ce n’est pas demander de payer plus cher, c’est demander une visibilité suffisante pour amortir l’investissement.

Cette logique est vertueuse pour une autre raison : elle évite que les chargeurs captent la maîtrise de l’énergie. Dans le thermique, le transporteur maîtrise son poste carburant. Si demain l’énergie électrique est fournie par le chargeur, c’est un levier de marge qui disparaît. Il est essentiel que les transporteurs conservent cette maîtrise et l’intègrent dans leur prix de transport. »

Prendre l’initiative face à l’évolution des attentes des chargeurs

Truckeditions : Vous insistez sur l’importance d’une démarche proactive. Comment les transporteurs peuvent-ils aborder ces évolutions dans les meilleures conditions ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« J’aime dire qu’il ne faut pas traîner. Des chargeurs organisent déjà eux-mêmes le transport décarboné. Ils ont des scopes à réduire, des engagements RSE à tenir. Ils voudront du transport propre, et ils le voudront au juste prix.

Je préfère que ce soient les transporteurs qui structurent cette offre et qui en tirent les bénéfices économiques. Cela passe effectivement par une approche proactive : maîtriser l’énergie, optimiser le TCO, proposer des solutions compétitives. Et obtenir en contrepartie des contrats plus longs. »

Thermique et biocarburant : des solutions intermédiaires qui gardent leur place

Truckeditions : Le thermique a-t-il encore un avenir dans votre stratégie ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Il ne faut pas diaboliser les véhicules thermiques. Aujourd’hui, 25 % de nos ventes concernent des véhicules thermiques roulant au biocarburant. Cela contribue déjà à la réduction de l’empreinte carbone. Notre chaîne cinématique D30 reste une référence en termes d’efficience.

Pour les cas d’usage non couverts par l’électrique, le thermique conserve toute sa pertinence. Nous fabriquons des véhicules pour de nombreux continents, avec des réglementations différentes. En France, notre gamme thermique a sa place aujourd’hui et dans les prochaines années. Proposer des motorisations compatibles avec le biocarburant constitue une solution intermédiaire cohérente.

En bus urbain, nous allons plus loin : à partir d’une certaine date, nous n’aurons plus de moteurs thermiques. Tout sera électrique, avec peut-être un peu de gaz naturel ou de biogaz. Mais sur le camion, la coexistence des solutions durera encore plusieurs années. »

Grand Ouest : un réseau qui a doublé en dix ans

Truckeditions : Comment s’est développé le réseau MAN dans l’Ouest de la France ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Il y a quelques années, nous disposions de trois garages en propre : Rennes, Nantes et Brest. Aujourd’hui, nous en comptons six. Nous avons doublé notre présence.

À Thorigné-Fouillard, près de Rennes, nous avons spécialisé un établissement exclusivement dédié au bus et au car. C’était notre principal site il y a une quinzaine d’années. Nous avons ensuite déménagé à Noyal-sur-Vilaine parce que les installations étaient devenues trop petites, avant de reprendre Thorigné-Fouillard pour y développer cette activité spécifique.

En dix ans, le parc MAN dans l’Ouest a pratiquement doublé. Nous avons ouvert un garage quasi neuf près de Dinard ainsi qu’un autre à Saint-Brieuc. Cette dynamique de développement est assumée.

Au niveau national, le réseau compte aujourd’hui 116 points de service contre environ 80 il y a quinze ans. Cette densité est indispensable pour offrir un niveau de service homogène sur l’ensemble du territoire.  »

Service proactif : anticiper les immobilisations pour maximiser l’uptime

Truckeditions : Vous avez évoqué une nouvelle approche en matière de service après-vente. De quoi s’agit-il ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Le premier critère de satisfaction pour un transporteur, c’est l’uptime, autrement dit la disponibilité du véhicule. Nous avons développé un dispositif de service proactif qui vise à anticiper les immobilisations plutôt qu’à les subir.

Concrètement, nous analysons les données de chaque véhicule : échéances de maintenance, campagnes techniques ou opérations à programmer. Nous contactons ensuite le client avant qu’une difficulté ne survienne. D’abord par mail, puis par téléphone et, lorsque cela est nécessaire, par des démarches plus formelles.

Les résultats sont tangibles. Nous avons observé qu’un véhicule qui continue à rouler bien au-delà de son intervalle de maintenance peut voir son risque d’immobilisation non programmée multiplié par huit. Notre rôle consiste précisément à éviter ces situations. Ce n’est pas une question de technologie particulière. C’est une question de méthode, d’organisation et d’utilisation de la donnée. Les informations sont disponibles pour tout le monde. La différence se fait dans la capacité à les exploiter de façon rigoureuse et systématique. »

Truckeditions : Où en êtes-vous aujourd’hui dans le déploiement de cette organisation ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« En mars dernier, un seul garage fonctionnait selon ce modèle. Aujourd’hui, treize ou quatorze établissements l’ont adopté et Rennes vient de rejoindre le dispositif.

D’ici la fin du mois de juin, les 23 garages en propre seront équipés. Dans un second temps, nous prévoyons d’étendre ces outils et ces méthodes à nos partenaires privés. L’objectif est simple : apporter partout le même niveau de qualité de service et la même capacité d’anticipation afin de réduire les immobilisations des véhicules. »

Gestion de parc : une offre complémentaire pour les obligations réglementaires

Truckeditions : Cette approche proactive est-elle intégrée à l’offre standard du réseau ?

Jean-Yves Kerbrat, directeur général MAN Truck & Bus France :

« Le service proactif est proposé sans surcoût. Chaque établissement l’organise pour les véhicules de son secteur.

Nous avons également développé une offre plus complète de gestion de parc, qui constitue cette fois une prestation spécifique.

Elle couvre notamment le suivi des contrôles techniques, des chronotachygraphes, des extincteurs, des hayons, des groupes frigorifiques, des grues, des compteurs ainsi que l’ensemble des équipements soumis à des vérifications périodiques.

Certaines entreprises souhaitent conserver cette gestion en interne. D’autres préfèrent la confier à un partenaire. Nous leur proposons cette possibilité. Nos équipes commerciales présentent désormais systématiquement ces deux dimensions : la préconisation technique du véhicule et l’organisation du service une fois le véhicule en exploitation. La vente et l’après-vente fonctionnent en continuité. »

CGM pour Truckeditions

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